MONADE

Texte de Jozef Estes

Oh gioia! Oh ineffabile allegrezza!

oh vita intègra d'amore et di pace
oh sanza brama sicura richezza! *

D.A.

 

Curieux. Ces deux personnes semblent revendiquer un coin bien à eux dans ma vie. Et ce sans faire le moindre effort en ce sens; cela ne les intéresse point. Moi non plus, je n'en ressens aucunement le besoin. Ma vie est assez passionnante telle qu'elle est. Ce qui est étonnant, c'est que lui aussi bien qu'elle adoptent à mon égard une même attitude acérébrale. Tous les trois, nous aimons le combat, le tango et la lumière des bougies - comme si cela suffisait à nous squattériser le cerveau… Lui a fait ses écoles dans la rue, elle a trouvé son dû chez Pablo Veron (l'étoile argentine de Paris), et moi, je collectionnais tout simplement des silex. Une manie peut constituer une excellente raison de vivre. Lierre, Charleroi, Saint-Gilles. Voilà des points de départ d'itinéraires incertains, des lieux de naissance de la vie singulière. La place que j’occupe dans leur vie, et la leur dans la mienne, n'a pas grand-chose à voir avec des rencontres physiques, guère avec l'amitié, rien du tout avec le sentimental. Elle se situe probablement dans notre cœur, espace où l'oxygène, le sang et la chair conspirent joyeusement contre la mort - qui pourrait en vouloir à un être humain de réagir de la sorte? L’assemblage de trois squelettes vivants peut également laisser des traces dans notre âme, où le temps est ouvertement informé de la notion de ‘désuétude’. Révocation immédiate. Autres temps, autres maîtres. Evoluer avec son temps, c'est faire l'attardé, tel est le mantra qui prévaut ici. Mais il est probable que le sentiment que nous partageons flotte dans l'air uniquement. On peut y penser, le désigner du doigt, on peut le maudire ou essayer de le comprendre, faire semblant de l'ignorer, ou ne pas chercher de complications. Une entente ne se laisse imposer aucune volonté. Le coeur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.

 

Le tango à un niveau professionnel ne se soustrait certainement pas aux lois de l'offre et de la demande et va de pair avec une myriade de codes interhumains, mais chez Maryline et Vincent, on sent d'emblée qu'ils ne prétendent aucunement à l'autorité. Le tango ne semble pas plus important, pour eux, qu'une tasse de bancha ou de Douwe Egberts lors d'une conversation à bâtons rompus, une bouteille de bordeaux ou un bac de Jupiler que l'on vide entre amis, mais lorsqu'on veut tout de même apprendre à apprivoiser cette folie argentine ou à faire en sorte qu'elle s'embrase, ils sont bien placés, eux, pour vous insuffler quelque idée à ce sujet. Non qu'ils cultivent l'humilité, tant s'en faut. La profondeur et l'acuité de leur danse se fondent peut-être même sur une certaine légèreté. Une liberté de rire et de se mouvoir sans comportement grimaçant à intention pédagogique. Pour autant que je sache, ni elle ni lui n'éprouve une quelconque hostilité à l'égard de l'argent - il faudrait bien être nul! -, mais même lorsqu'on sait que Vincent met de côté l'argent qu'il gagne en donnant des leçons en vue d'acquérir une Mercedes Coupé ou un château situé dans l'un ou l'autre nid d'aigle des Pyrénées, on ne saura jamais s'il s'agit, pour lui, de la version jouet de x chevaux-vapeur ou de la conquête effective de la haute montagne. Et sauf erreur de ma part, Maryline aussi possède cet art de reconnaître que la vie consiste en quelque sorte à jouer avec des possibilités. Un divertimento, un divertissement selon les règles du cœur. Courage, perspicacité, humour, force, subtilité, ouverture, agilité, intelligence, voilà les termes auxquels je recours pour parler de ‘ces deux-là’ - sans que personne m'ait toutefois demandé quoi que ce soit.

 

Leur niveau de jugement parfaitement insondable, ou le prélude à celui-ci, est un autre point qui frappe. Certes, je fais rapport sur deux êtres différents, deux sexes différents, deux mondes. Et c'est un pur hasard qu'ils forment un duo de danseurs de tango, duo au sein duquel moi (appelez-moi un tiers monde, si vous voulez, porque no), je perçois des points convergents. Où en étions-nous? Aux préjugés. Je crois que tous deux ils en détiennent tout un arsenal, car ils s'en écartent invariablement. A chaque fois à nouveau ils m'ébahissent par leurs paroles et par leurs actes, par une diversité persistante d'opinions, de points de vue, d'éclairs, d'accès d'amour. Par une résistance irréfléchie et continue aux partis pris. Le sort réservé à de telles personnes est qu'elles deviennent une source de plaisir et d'inspiration; à cet égard, elles tranchent sur ce que prescrit l'époque. C'est par là qu'ils me stimulent, moi, ainsi que tout leur entourage, car l'époque (celle de l'économie) nous contraint à regarder la jouissance et à voir comment d'autres regardent des spectateurs qui jouissent, et comment, ensemble, nous jouissons de notre envie de regarder. Alors, tous autant que nous sommes devons-nous nous adonner corps et âme au tango? Bof… Que chacun fasse ce qu'il veut.

 

Aujourd'hui, on regarde la télé. Un vieux téléviseur de la marque japonaise Sanyo, commande full contact à l'ancienne et petits flocons de neige, un bac à images d'un ami argentin qui loge ici. Sur ce vieil écran, des jeunots de France et d'Uruguay exhibent leur génie du football. Pour ce qui me concerne, l'Uruguay peut l'emporter; cela mettra de bonne humeur le barman du nouveau temple du tango tout à l'heure… Bruxelles, Matonge. Un café avec une surprise. Un comptoir, des tables, des chaises, et un rideau ouvert un peu plus loin dans la salle. Ce qui frappe tout de suite après ce rideau hospitalier: des couleurs! Pardonnez-moi ma maladresse à ce propos (c'est congénital); je pense que ce joli plancher uni a la couleur d'un parquet parfaitement clair ayant glissé un bon bout en direction de l'Afrique. Parmi les Noirs, un seul individu à peine se sent attiré par le tango, mais aujourd'hui c'est ici à Congo-Bruxelles que nous le dansons, ce hors-la-loi enchanteur de la piste plane. Des murs, des rideaux, des voiles, des spots, de la black light ultraviolette - je vois de l'émeraude, du cobalt, du carmin et, enfin, du jaune orange banal pour préserver pendant quelques instants encore ce décor surréel au niveau du sol. Les chaussures aux pieds, les poumons au repos, la leçon commence. Même s'il a été convenu d'une heure pour le commencement de cette causerie physique longtemps avant que nous entrions dans cet espace, ce début ‘se produit’ toujours beaucoup plus qu'il n'est formulé vocalement… Aujourd'hui, l'activité de la danse a trait à des ‘altérations’. Si vous voulez savoir ce que cela signifie exactement, informez-vous auprès d'un spécialiste. Pour moi, cela désigne tout simplement un énième joli schéma de mouvements que mon disque dur n'enregistre qu'avec hésitation - hélas, pour ce qui est du tango, je suis un joueur de troisième ou deuxième catégorie provinciale. Maryline et Vincent, en revanche, ont accédé au niveau de la Champions League.

 

Chaque couple présent propose une interprétation de deux corps en une rotation justifiée sur le plan esthétique et surtout cinétique tel que viennent de le leur montrer juste avant la maîtresse et le maître. La leçon devient une quête ou une découverte d'une harmonie précise de mesures et de poids, une interrogation continue de nos os et de notre point de gravité, qui ne cesse de se moquer de notre poids intellectuel, pour qu'un jour nous puissions danser ensemble sur une imprenable forteresse de légèreté. Non, on n'en sera pas quitte pour des glissades langoureuses vers la droite, vers la gauche, en arrière, et un regard fixe, les yeux écarquillés. Il s'agit plutôt d'une romance bilatérale ininterrompue entre deux torses en mouvement. Deux cœurs qui se rencontrent en quatre temps. Je ne vois pas toujours ce qui provoque le rire à ce point festif tantôt chez Vincent, tantôt chez Maryline, mais il produit un effet tout à fait salutaire face au risque du sérieux et de l'importance que peut occasionner le tango. On perçoit une différence claire, nette, entre le sérieux et la passion. Sur les visages se lisent l'un comme cogitation, l'autre en tant qu'attention pour ce qui nous anime. Du plaisir à l'affût. Et la leçon jamais ne se termine. La figure que nous découvrons pas à pas n'est rien de plus qu'un véhicule élégant qui, si nous le voulons, nous rapproche davantage de notre propre danse, de nous-mêmes peut-être, de l'opportunité de pouvoir faire ce que nous voulons, une improvisation de quatre minutes de bonheur, par exemple. Ou l'expression d'une colère partagée, d'une furie apaisée, d'une rage intériorisée. Du souffle qui se libère. Ciel et terre déboussolés. Un soupir de bien-être et une réhabilitation de la chaleur du corps. Mais qui sont en fait les deux personnages qui nous induisent ainsi en tentation?

 

Vincent Morelle. Né le 27 juin 1971. Porte aujourd'hui le nom de famille de sa mère. Le décrire à travers des faits et des éléments extérieurs serait le plus commode mais dépourvu d'intérêt. Ainsi d'aucuns l'appellent-ils un bourreau des cœurs, une canaille, un soûlard, une âme perdue. Par ces termes plutôt insinuants, on veut dire qu'il est un homme mauvais. La morale sous-jacente à des appréciations de ce genre est que des chicaneurs s'expriment presque toujours au nom d'une frustration personnelle très concrète. Sans plus. Mais comment définir alors la partie flambante de cet incomparable ‘plat de résistance’ argentin bicéphale? Vincent tel que je le vois, moi? L'adrénaline qui a trouvé son maître dans un corps, un galopin animé d'une conception de la vie dynamique. Jusqu'à présent, je n'ai jamais entendu dire personne que son style de danse le(a) laisse indifférent(e). Son tango à lui est la résultante maîtrisée autant d'une préparation traînante que de foudres de mouvements. Eros aussi bien que Thanatos ont fréquenté sa maison. Tout son corps aime le petit jeu, il sait ce qu'est la séduction et il y trouve son compte; il adore la victoire, et sans le moindre scrupule. Un flibustier qui collectionne de la classe. Il m'est arrivé un jour d'être présent lorsque des gens véritablement mauvais entraînèrent Vincent dans un café et lui firent boire de la bière, jusqu'à ce qu'il se mette à divaguer. A la longue, ces fripons parvinrent même à lui extorquer l'aveu, de sa propre bouche, qu'il est ‘un gagnant’. Alors qu'il s'agit là de paroles depuis longtemps superflues; ‘gagnant’ est par ailleurs une litote. Mais soit, s'il ne s'était jamais laissé attraper, nous aurions probablement affaire à quelqu'un d'autre, à quelqu'un qui se prend peut-être pour un arrivé - Dieu me garde de tels amis. Quant à moi, je le définirais plutôt comme un philosophe en action, ou comme un poète qui brave son enfer et son purgatoire. J'ignore si, dans ses relations avec des êtres féminins, il a déjà trouvé la Grande Harmonie (vues de l'extérieur, ses aventures amoureuses semblent parfois une succession d'entre-deux-guerres et de ruptures d'armistice), mais il vit sa vie avec panache et gaieté; ce sont là des qualités devant lesquelles même Le Bonheur fait régulièrement sa révérence. Voici, enfin, Vincent jugé par Spinoza: ‘Qui a un corps apte au plus grand nombre d'actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle.’

 

Maryline Lefor. Elle aussi a changé son nom de famille. Lorsqu'elle est née, le 5 février 1970, un t a été accolé à son nom. Elle aussi confère à sa vie une destinée qui ne concorde jamais avec l'influence d'une quelconque ambition bien intentionnée au sein de la société. L'enfer est pavé de bonnes intentions. Rien ne semble plus éloigné d'elle que le Comment Il Faut Vivre. Elle est apparemment la CEO d'un univers qui lui est propre sans pour autant cultiver quelque forme que ce soit de distance par rapport au monde. Je crois toutefois qu'elle est très curieuse, qu'elle se plaît à observer des gens et à comprendre des choses, même si, à cet égard, elle a de toute façon déjà une longueur d'avance sur la plupart des autres habitants de notre système solaire. Surtout lorsqu'on est physiquement proche d'elle, par exemple quand on danse avec elle, on se rend compte qu'il n'existe pour ainsi dire pas de secrets, qu'elle vous perce à jour sans vous regarder, que tout est toujours et partout ouvert - peut-être des tangueras ressentent-elles la même chose chez Vincent? Je ne vois pas clairement comment on acquiert une telle forme d'intelligence. Mangerait-elle d'autres choses que nous? Serait-ce l'esprit du tai chi? Se changerait-elle, nuitamment, après les heures de tango, en une entité de la civilisation minoenne ou de celle de l'Atlantide? Ah!, peut-être fait-elle tout simplement ce pour quoi elle est faite, et c'est déjà une performance en soi… Maryline possède la virtuosité de l'eau, la quiétude d'un Chinois mort et la précision d'un samourai. Je ne sais pas du tout quel art martial elle pratique exactement, mais son professeur (un vétéran vietnamien jaune, je crois) doit être quelqu'un de particulièrement vif… Il se peut qu'un volcan s'abrite en elle depuis des siècles - choisir Vincent comme partenaire de danse requiert tout de même une bonne dose d'intrépidité -, mais dans le commerce de tous les jours, Maryline est l'affabilité même. Très éveillée, très observatrice, jamais envahissante. Heidegger à son sujet: ‘La gaieté seraine, celle qui sait, est une porte donnant sur le perpétuel. Ses battants tournent sur les gonds qu'un forgeron expert a un jour forgés à partir des énigmes de l'existence.’

 

Ce n'est pas un domaine loué où un château luxueux permettant à un propriétaire nanti d'empocher une somme rondelette en louant des chambres à coucher; non, c'est le domaine familial d'un amateur de tango qui est Leur ami. Cette maison de campagne ressemble à une réserve naturelle privée avec de vastes espaces très hauts où des lustres en cristal et des domestiques amidonnés ne messiéraient pas. Lorsqu'on descend les marches côté perron et continue tout droit sur l'herbe pendant deux cents mètres, on arrive au bord du lac. Délicieux, l'écho des mots roulant sur l'eau. Une surface clapotante sur laquelle résonne clairement un rire provenant d'un canoë. Des rames pour que l'eau puisse tâter de l'homme et du plaisir - un souvenir. Vite un petit tour jusqu'à l'île pour batifoler et se divertir; c'est vendredi, des ancres flottent dans la baie. Encore deux cents mètres plus loin se trouve une piste de danse en bois, en plein territoire flamand, et au-dessus une jolie construction de voiles qui protège du vent et de la pluie. Ici l'on danse sous les regards du vaste lac, des arbres bon enfant, et au lointain, plus haut, de la lumière festive qui inonde généreusement des fenêtres et confère un charme noble et clair à la maison de campagne. Un certain nombre de personnes (des Suisses, des Belges, des Italiens, des Néerlandais, des Français, d'autres nationalités encore peut-être) dorment à l'intérieur de cet édifice ravissant, d'autres laissent venir la nuit dans des tentes et laissent la lune monter la garde…

 

Samedi. Les cours commencent vers midi. Lefor (c'est ainsi qu'il l'appelle parfois) et Vincent sont prêts. Leur force réside dans leur décontraction.
‘C'est peu dire!’ me signale une autre voix en moi…
Reprenons. Leur force réside dans leur moquerie bienveillante. Leurs à-coups de courant chargés de jovialité constituent leur image de marque.
‘Piètre.’
Leur arme, c'est le talent allié au sang qui exacerbe le cerveau.
‘Ah, les mots…’
Le cours est simple, univoque, dynamique, complexe, définitif, provocateur, et invite à composer. A un minimum de séduction et à un maximum de plaisir. De la science avec un sourire, mais de la science tout de même. La fraternisation entre les os et les cellules, l'abâtardissement de la théorie et de l'artifice. Un règlement de compte avec la sagesse déposée, sophistiquée, constipée. Car ce sont des pouvoirs empotés que nous maîtrisons. Les empereurs et les rois et les serfs de l'emballage, voilà ce que nous sommes devenus. Et c'est pour cette raison-là que moi, bêtement, je fais du boucan et plein d'histoires superflues au sujet d'un cours de tango banal et barbare. En premier lieu parce que l'on ne verse jamais du balatum sur la surface de la piste de tango, et en deuxième lieu, identique au premier, parce qu'il n'y a rien à cacher. Tout emballage est essentiellement du non-sens, du verbiage d'opiniâtres nés se réunissant en cercles fermés pour se pencher sur leur vacuité. Tout cela fait du panache dénué de danger, de courage, de cœur. Et ici, à côté du lac, sous le feuillage des chênes dans une clairière au milieu des buissons, ici à l'ombre de notre civilisation, le corps à deux pas de la mort est ‘l'unique instance en nous qui ne ment pas’.

 

Le cours dure à nouveau longtemps et passe vite. Il dure aussi longtemps que bouillonne l'énergie des ‘étudiants’. Il s'agit d'une initiation à une forme de high tech qui estompe la suffisance. On paie donc pour quelque chose qui par moments peut être assez fatigant - le démantèlement de ses tics et habitudes au niveau du mouvement, la neutralisation de son égo en somme. Après plus de deux heures pendant lesquelles des positions ont été reprises, et reprises encore, Maryline conclut par un doux ‘ils sont tous fatigués, Vincent’... Et quelques heures après, les revoilà pour suggérer une fois de plus une variante de la vérité, une énième illustration d'apparence et de gloire. Une démonstration avec deux autres couples à leurs côtés. Oliver et Marisa (une combine entre les Pays-Bas, l'Italie et l'Allemagne) et un autre joli couple encore dont je ne me rappelle plus les noms - tout compte fait, il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'une annonce publicitaire. Une chorégraphie de premier ordre, une épreuve pour les yeux. Rapide, énergique, bras, jambes et partenaires changeants, un spectacle flamboyant présenté avec conviction et ardeur… Tout cela étant dit, on peut encore ajouter que, pour les danseurs moyens, la soirée était excellente; il n'y a pas d'interdiction de danse pour les mortels. Nous fûmes par ailleurs accompagnés par un ingénieux combo originaire de Berlin: Pantango, quatre Argentins ayant du flair. Du jazz. Du soul. Du blues presque. Des tangos avec des couleurs spéciales. Jusque tard dans la nuit. Et dans certains quartiers du cosmos, la nuit fut assassinée, après les heures de tango, par un tendre examen contradictoire entre des épidermes et des pupilles humains, ou autrement.

 

Début juillet. Il n'existe pas de meilleur moment pour obtenir au guichet de la gare des informations portant sur le lointain. Heureusement j'ai un roman de voyage avec moi; même la Zone d'attente B à la gare de Bruxelles-Midi devient ainsi une expérience parfaitement agréable. De temps à autre, je reviens de l'America's backroads best seller (la route pratiquement non asphaltée de Least Heat Moon) au néon rouge des chiffres annonçant la durée de l'attente. Encore dix-neuf personnes et je devrai interrompre mon voyage livresque le long des routes lentes et à travers la vie de l'homme de la rue américain… Je peux accompagner en qualité de reporter Vincent et Maryline à un weekend de stage. Parmi les destinations - Amsterdam, Stuttgart, la Suède et la Sicile -, j'ai opté pour la ville située en Allemagne du Sud. Plonger dans le circuit de tango de nos voisins orientaux - mon baptême du feu - me semble une véritable gageure. Un court dialogue au guichet m'apprend que le train met 7 heures de Bruxelles à Stuttgart et, par comparaison avec le trajet effectué en voiture, coûte beaucoup plus cher. Le même jour encore, je tombe sur Vincent à l'improviste. Il propose de louer une voiture et de partager les frais à trois. Il en sera ainsi. On me désigne par la même occasion comme chauffeur, mes compagnons sont heureux à l'idée de se laisser conduire de la sorte.

 

Jeter un coup d’œil rapide sur le dépliant qu'ont rédigé leurs connaissances allemandes. Une photo avec un joli instantané de danse dans le décor charmant de ‘L'Argonne’, salle entre-temps disparue du côté de la gare de Bruxelles-Midi. Un message publicitaire à côté. Des propos accrocheurs pleins de respect. Plus loin on lit que les cours destinés au groupe 1 auront trait à la créativité et à la multiplicité des pas de danse, tandis qu'avec le groupe 2 on partira à la recherche du secret de l' ‘expression à travers la danse’ - et mine de rien les deux Bruxellois transposeront également le mystère de l' ‘élégance’ en un mode d'emploi praticable. Pendant le voyage, ce dernier point fait l'objet de commentaires légèrement moqueurs - le sujet a été abordé par le couple hôte allemand -, mais qu'est-ce que l'élégance? Et supposé qu'elle soit innée, comment parvient-on à la transmettre à d'autres êtres dansants? Par la suite, notre hôte Winnfried m'apprendra qu'à Stuttgart, les danseurs sont plutôt portés sur la pratique des figures qu'ils ont travaillées avec application. Se référer à l'expression et à l'élégance semble de moins en moins une initiative qui prête au ridicule, de plus en plus un attentat contre la routine de danse, et pour le moins une descente aux enfers victorieuse pour des danseurs standard. Une race à laquelle nous aussi, Belges, appartenons généralement, ensemble avec les Allemands et les Néerlandais et les Français, pour nous en tenir à ces quelques soi-disant nationalités.

 

Nous arrivons à Stuttgart, ville assez verte. De grands verres à bière. Tout à l'heure, dans deux heures, aura déjà lieu le premier cours. C'est le vendredi soir; partout l'absurdité semble envahir l'air, la gaieté frappe de tous les côtés - peut-être un effet secondaire de 600 km effectués dans un véhicule tropical… Winnfried et Bettina (notre couple hôte au complet) s'avèrent être des Allemands immensément sympathiques. Notre gaieté tend à se métamorphoser en euphorie. ‘On va s'amuser ici,’ dit Vincent en passant. Moi, en fait, je n'étais pas du tout attendu. Je me laisse bienveillamment présenter comme le chauffeur des maestros, rôle anonyme que j'endosse avec plaisir… Le cours. Ce que j’en retiens - en ma qualité de spectateur -, c'est principalement l'attention intense qui régnait, mais plus particulièrement la scène suivante qui se déroulait tout à fait à l'avant-plan. Un monsieur pas trop grand, grisonnant, les cheveux rassemblés en une queue, habillé avec goût. Un adulte affable, plutôt agile. Il s'essaie à une figure avec Maryline; je me trouve par hasard à quelque trois mètres de leur mouvement. Et leurs visages… Au moment même où cet homme (il s'appellera Werner) entre en contact avec Maryline, je vois du coup changer ses yeux, ses pupilles, le cœur de son Ausdruck, son expression. Il est tellement bouleversé par l'effleurement raffiné, par cette précision pour ainsi dire surnaturelle de Maryline, que ses paupières s'ouvrent et se ferment à un rythme rapide, comme pour comprendre des larmes.

 

Fin du cours, début de la soirée. Winnfried nous emmène à une milonga, un salon de tango où il n'y a certainement pas foule. Un récital de doigts sud-américains sur une guitare, quelques danses, et nous rentrons. Nos amis allemands exercent tous deux la profession d'architecte d'intérieur. Sur le canapé-lit où l'on m'invite à m'asseoir, je me sens comme disons l'empereur du Japon. Que mon sommeil puisse être fructueux… Six cents heures après, j'entends monter les effluves de café et vois l'odeur du jus de papaye. Des charcuteries, des fromages exquis, de la confiture de fruits cultivés à la maison, du pain qui invite à mordre dedans et des petites cuillères en argent pour faire fondre le sucre. Des réserves pour une longue journée. 6.7.2002. Tangofest mit Show + Orchester ‘Puro Apronte’. Ce n'est pas le premier orgue de Barbarie venu… ‘We have invited only the best,’ annonce un Winnfried rayonnant. Une soirée avec une petite centaine d'invités et deux Belges qui en seront les vedettes. Mais d'abord il y a encore les cours. Cette fois-ci, moi aussi je suis de la partie. Une Maria veut danser et est encore à la recherche d'un Joseph. Je devine qu'elle doit compter un bon quart de siècle de vie et finis par apprendre que, professionnellement parlant, elle tient sous sa coupe une équipe de programmeurs, mais cela n'a aucune importance, notre coopération se déroule à merveille. Elle pose quelques questions à Vincent, auxquelles il répond avec son corps à lui et son corps à elle, à peine quelques instructions en paroles. Après trois de ces interventions, il me semble que je danse avec une femme (la jeune fille a pris la poudre d'escampette) - mais que lui a donc fait ce diable sensuel? Il n'a pas changé sa vie, mais apparemment il lui a clairement inculqué l'idée qu'elle peut laisser s'éclater son potentiel d'aguicheuse, et ce en ce jour même! D'où lui viennent tout d'un coup cette vitesse et ce dynamisme? Et comment parvient-elle, dans cette nouvelle apparition, à ne pas laisser percer un bluff extatique? Vincent sourit…

 

Agréablement ébahi, je quitte la salle de danse après le cours. A la maison, nous allons nous attaquer à une pizza géante. Et puis à la soirée. Lefor s'accorde une sieste tardive. El Bandido s'ennuie. Sept fois d'affilée, il répète la petite phrase ‘le calme est la vertu des forts’… Alors il aperçoit le piano, fouine dans les partitions et se remémore une bribe de son expérience musicale qui remonte à ses sept ans. Il appartient à une famille de noblesse, j'entends, et il a supporté jusqu'à ses sept ans la névrose obsessionnelle artistique des siens… Il est presque 21 heures; le moment est venu pour une petite répétition. Ce qui est marquant, c'est qu'il s'agit à chaque fois d'une démonstration de qui ils sont. Quelque brillant que soit le spectacle, il ne s'agit jamais d'une représentation à l'américaine, et pas pour autant d'une torture argentine sublimée non plus. On voit un Bruxellois qui commet l'adultère avec l'Extrême-Orient, et une Bruxelloise qui entortille un spécialiste du couteau de Buenos Aires… Ici, toutefois, dans la salle de séjour de Bettina et de Winnfried, c'est la gaieté de cœur qui reste de mise. Des taquineries aimables, quelques pas, et une fois de plus peu de paroles suffisent. La Volkswagen est prête, nous voilà partis en ville… Un café charmant, les tables mises sur le côté. Peter Reil (au bandonéon) et Robert Schmidt (au piano) remplissent l'espace avec insistance. Un assaut véhément d'art et de classe. On sent vivre la chair, couler le sang, virevolter les cœurs et s'évaporer les pensées. Une présomption commune d'excitation et de modeste plaisir de la danse flotte alentour. Quelques strophes encore, trois refrains encore, et voilà les étoiles venues de Belgique…

 

Ils exécutent trois danses. La première dans une improvisation avec l'orchestre, puis les morceaux choisis par eux-mêmes. Oblivión. Astor Piazzolla. Oubli. Une chanson lente qui traîne, coupe le souffle - sans paroles. Maryline s'abandonne complètement aux mains de Vincent, et lui ne peut qu'aimer. Seulement oublier et laisser le violon raconter ce qu'il sait. Laisser le piano accompagner et dire que c'était tout simplement le cours de la vie, l'absolue nécessité du péché. Laisse clapoter, lutter, gagner, tourner, retourner la rivière, laisse la se jeter dans l'océan. C'est là où nous nous trouvons (en ce moment), là où la rivière va se mêler de l'existence de l'océan. Une petite rivière de source, évanouie de manière pétillante, avec un grand passé qui vient joyeusement mourir sur la plage… Toute la douleur peut s'en aller. La musique s'efface et moi je reviens sur terre. Se réveiller. Somme toute, ce que l'on représente ici n'est rien de plus que l'immortalité de l'âme, ah! La deuxième musique se fait attendre une seconde. Mon oeil tombe sur une bougie, au fond de celle-ci, où la mèche s'apaise; là règne un silence limpide. C'est un bain où le feu et le liquide s'accordent sur leur sort… Osvaldo Pugliese s'annonce. Pata Ancha. Des jambes enserrant des pans d'espace. Maryline porte effectivement une jupe fendue jusqu’à mi-cuisse. Et des fleurs rouges au teint vif sur une étoffe très noire. Vincent porte un costume noir, on croirait que c'est son premier. Il se pourrait qu'il soit venu pour mettre la boîte sens dessus dessous, et c'est ce qu'il fait. Pugliese, avec ses saccades lancinantes, est complice. Dans ce tango, on peut contempler le corps de Vincent comme une machette souple que lui-même (son cerveau? son esprit? son ignorance?) manie tel un scalpel; il sait parfaitement où il frappe. Osvaldo, de son côté, un moment, esquisse une caresse. A première vue, Maryline a résisté avec brio à tous les assauts: le fil du couteau, et aussi la réelle menace de la folie, des tirs de fusil et la poudre - elle a opposé sa résistance à toute attaque avec une aisance délicieuse. C'est un sourire supérieur, attentionné, chargé d'amour, qui en témoigne. Tout regret est impitoyablement étouffé, c'est la grâce qui règne en seigneur et maître sur la situation, sur la vie… Pendant quelques instants j'ai une fois de plus oublié où j'étais, jusqu'à ce que Vincent et Maryline viennent danser juste devant mes pieds et en plein centre de mon oeil…

 

‘Le charme qui combat pour nous, l’œil de Vénus qui aveugle et fascine nos adversaires mêmes, c'est la magie de l'extrême, la séduction qu'exerce toute chose extrême: nous autres, immoralistes, nous sommes les extrêmes…’ (Nietzsche)

 

Dimanche. Encore deux cours de quelques heures. Les Belges rayonnent. Ce sera un après-midi de flûtes et d'Allemands qui nous apprennent comment, avec du Sekt Suprême et le coup d’œil approprié, on peut les choquer en produisant un petit son élégant. Un adieu tout à fait chaleureux. Provisoirement. Forcément, car ce soir il y aura encore une milonga quelque part, et pas n'importe où… La Volkswagen se dirige vers des routes en des lieux vallonnés parsemés de cyprès, une famille d'arbres toujours verts. Nous nous dirigeons tout droit vers un nid de la communauté argentine du coin. Un mélange de cabane en rondins, de salle paroissiale, d'ancien communisme, d'antiglobalisme, d'une fureur de vivre. Un petit homme barbu sorti du feuilleton américain Twin Peaks y est roi. Dans la cuisine, il combine des arrangements avec de futures étoiles d'outre-mer. Nous subissons une immersion dans l'underground argentin sur le territoire européen. Ici, au faîte des Stuttgarter Hügeln, des collines de Stuttgart, niche une aile plutôt classique du mouvement du tango, mais on y contribue aussi passionnément à la revancha del tango, un irrésistible essor de la violence de l'accordéon et de la tendresse. Des êtres humains qui se touchent, c'est bien ce que la mort a en horreur.

 

Jozef Estes
Août 2002

 

(Traduit du néerlandais par Willy Devos.)

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* ‘Ô joie! ô ineffable allégresse!
ô vie entière d'amour et de paix!
ô richesse assurée sans convoitise!’

 

Dante Alighieri, La Divine Comédie
(traduction de Jacqueline Risset)

©Argonne 

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